Les enfants dans la Shoah

Annette Muller

Annette Muller
Copyright CERCIL

Mes parents se sont installés en France en 1929. Ils venaient de Pologne, de la province de Galicie, une région très pauvre. Les gens y exerçaient de petits métiers.

Mes parents travaillaient pour un confectionneur. Ils étaient constamment tenus par les délais de livraison. Quand ma mère jouait avec nous, elle s'arrêtait tout à coup : « Il faut que j'aille travailler. On doit livrer. » Une fois, essoufflée après une poursuite joyeuse, je lui avais demandé : « Quand t'arrêteras-tu de travailler pour jouer toujours avec nous ? – Mais toute la vie, on doit travailler, m'avait-elle répondu. Si on s'arrête, on n'a plus d'argent pour acheter à manger. »

En 1939, à la déclaration de guerre, j'avais six ans. L'ordre a été donné aux familles nombreuses d'évacuer Paris. On a préparé les bagages. Tout était sens dessus dessous à la maison. Nous sommes partis pour la gare.

Nous revînmes à Paris en 1940.

Peu à peu, l'atmosphère de la maison changeait. Les machines à coudre restaient longtemps silencieuses. Mon père était rarement là. Quand il venait, ma mère et lui parlaient à voix basse.

Au début de juin 1942, l'ordre a été donné aux Juifs de porter des étoiles jaunes à six branches, cousues à leurs vêtements à l'endroit du cœur. J'étais inquiète, je craignais les réactions de mes copines de classe, j'avais vu à la récréation des filles en quarantaine parce qu'elles avaient des poux.

Quelques jours avant le port obligatoire de l'étoile, ma mère nous a fait mettre nos habits du dimanche, bien que ce soit un jour de semaine. Sur les vestes de tweed de mes frères, sur la vareuse de mon costume marin ainsi que sur sa robe à fleurs, elle avait cousu solidement les étoiles qui avaient été distribuées aux familles juives, en échange de tickets textile. Des étoiles d'un jaune cru, avec le mot juif écrit en lettre noires et tordues comme des flammes. Après qu'elle nous eut longuement coiffés, nous sommes descendus avec elle et lentement, majestueusement, nous nous sommes promenés dans les rues du quartier. « Tenez-vous droits, redressez-vous », murmurait maman. Son regard arrogant semblait défier les gens qui nous regardaient en silence. Elle voulait montrer à tous une jeune mère juive fière de ses quatre enfants.

Å la maison, tout devenait oppressant. Maman était à la fois tendre et nerveuse. Papa était là. Tous deux parlaient à voix basse. J'entendais « grande rafle, tous les hommes Juifs allaient être arrêtés, il faut se cacher. »

Inlassablement, maman a essayé de nous faire partir de Paris. En vain, il était trop tard. Nous sommes revenus à la maison.

Le soir, mon père est allé se cacher chez Mme Fossier, place de Guignier.

Soudain j'ai entendu des coups terribles contre la porte. On s'est dressées le cœur battant. Deux hommes sont entrés dans la chambre, grands, avec des imperméables beiges. « Dépêchez-vous, habillez-vous, ont-ils ordonné. On vous emmène. » Brusquement, j'ai vu ma mère se jeter à genoux, se traînant, enserrant les jambes des hommes beiges, sanglotant, suppliant : « Emmenez-moi, mais je vous en prie, ne prenez pas mes enfants. » Eux la repoussaient du pied.

Nous sommes arrivés au Vel' d'Hiv'. Nous étions installés sur des gradins, pressés contre d'autres gens, appuyant la tête sur les ballots ou des valises. Cependant, Michel et moi avions soif. Nous voulions aller aux cabinets. Mais impossible de passer dans les couloirs de sortie et, comme les autres, nous avons dû nous soulager sur place. Il y avait de la pisse et de la merde partout. J'avais mal à la tête, tout tournait, les cris, les grosses lampes suspendues, les haut-parleurs, la puanteur, la chaleur écrasante. Il n'y avait plus rien à boire et à manger.

Puis on nous a fait monter dans des camions pour nous conduire à Beaune-la-Rolande. D'autres partaient pour Pithiviers. Le camp était entouré de fil de fer barbelé épais. Aux quatre coins, des gendarmes dans des miradors braquaient jour et nuit des fusils.

Nous avons trouvé place dans une longue baraque avec, de chaque côté d'une allée centrale cimentée, une mince couche de paille. Dans la pénombre, les gens, entassés par centaines, les uns près des autres, criaient et s'interpellaient. Maman, Michel et moi étions près de la porte. Maman contre la paroi de bois. De l'eau s'égouttait sur elle et mouillait la paille.

Nous étions tenaillés par la faim. Une faim insatiable, persistante. On nous servait de l'eau avec des haricots dans une boîte. Cela me tordait le ventre. Les accès de fièvre me reprenaient. Maman mettait sa main sur mon front brûlant et soupirait.

On a su que les femmes et les enfants au dessus de douze ans allaient être transférés dans un camp à l'Est pour travailler. [il s'agit d'Auschwitz où en réalité la mort les attend : la maman d'Annette va y être assassinée]. Les plus petits viendraient plus tard. Quelques femmes restaient à Beaune avec eux. Ma mère voulait m'emmener. Michel, âgé de sept ans, était trop jeune. Ma mère a demandé à une femme de s'occuper de lui jusqu'à ce qu'il vienne nous rejoindre. Puis elle m'a pris la main et, toute la journée, a essayé de rencontrer la responsable du camp pour la prier de me faire partir avec elle. Elle insistait auprès des gendarmes, mais ses supplications restèrent vaines.

Tout le monde s'est rassemblé au milieu du camp. Les enfants s'accrochaient aux mères, les tiraient par leurs robes. Å coups de crosses, de matraques, de jets d'eau glacée, on a voulu nous séparer. C'était une bousculade sauvage, des cris, des pleurs, des hurlements de douleur. Les gendarmes arrachaient les vêtements des femmes, cherchant encore des bijoux ou de l'argent. Puis soudain, un grand silence. D'un côté, des centaines d'enfants, de l'autre les mères et les plus grands. Au milieu, les gendarmes donnant des ordres brefs.

Michel et moi, nous tenant par la main, sans bouger, des larmes séchant sur nos visages, nous regardons maman, immobile, au premier rang du groupe qui nous fait face. De loin, je vois son sourire, son regard tendre. Sa main ébauche un salut. On emmena le groupe et nous sommes restés seuls. Des jours durant, je ne cessai de pleurer, prostrée sur la paille où grouillait la vermine. Je ne voulais plus sortir de la baraque. Michel me traînait à l'extérieur pour me faire prendre l'air. Il nettoyait les excréments qui me souillaient.

On nous a annoncé que nous allions quitter le camp. De bonne heure le matin, portant nos balluchons, nous nous sommes traînés en file, par centaines, jusqu'à la gare. Les plus jeunes étaient transportés en camion.

Il faisait sombre à l'intérieur du wagon quand la porte s'est fermée. On étouffait, tous entassés. On a commencé à se bousculer pour aller vers la haute lucarne, respirer un peu d'air. J'ai oublié la fin du voyage et notre arrivée à Drancy, sauf la gare aux rails entrecroisés où stationnaient les wagons à bestiaux.

Le camp de Drancy était fermé par un grillage derrière lequel se tenaient des gendarmes armés. Nous nous sommes installés dans les chambres en étage, dans le bâtiment de gauche. Nous étions enfermés dans des pièces absolument vides, comprimés, pêle-mêle, couchant sur le sol jonché de déjections.

J'avais perdu ma chaussure. Aussi, quand Michel et moi fûmes appelés, j'ai cru que c'était pour la remplacer. Accompagnés d'un gendarme, nous avons marché sous les colonnes grises. On nous a fait entrer dans une petite pièce. Un homme derrière une table a dit : « Vous allez partir du camp, les gendarmes vont vous emmener. »

Les gendarmes nous ont conduits dans une bâtisse en plein cœur de Paris, c'était l'asile Lamarck.

Chaque jour arrivaient à l'asile des fournées d'enfants sales, squelettiques et boutonneux qui étaient mis immédiatement en quarantaine, dans les dortoirs surpeuplés, avant de se joindre aux autres. L'asile Lamarck servait de plaque tournante pour la déportation des enfants. Å part quelques survivants, dont Michel et moi, tous les enfants et les adultes de l'asile ont été envoyés à Auschwitz.

Å la mi-novembre, on nous annonça qu'on devait aller à l'école. Je me tenais à l'écart. Je voyais les filles me dévisager en chuchotant. Elles se mirent en ronde autour de moi, montrant du doigt ma boule rasée et mon étoile. Je les entendais rire et se moquer.

Quelques jours plus tard, une religieuse à cornette blanche est venue nous chercher Michel et moi, accompagnée de Mme Fossier la concierge de la rue de Guignier. Elle nous a conduit rue du Bac, la maison mère des sœurs de Saint Vincent de Paul. Dans un grand parloir, assis sur des bancs cirés, mon père, Henri et Jean mes autres frères nous attendaient. Nous nous sommes précipités dans les bras les uns des autres, riant et pleurant à la fois.

Liste des personnes à libérer transmise à Pith le 7/8/1942, Copyright CERCIL

Pour les 80 ans de mon père, je l'ai accompagné en Pologne. Il n'avait jamais quitté la France depuis 1929 et voulait revoir son village natal. Rien ou presque n'y a changé. Quand nous sommes allés dans le village de ma mère – à 60 km d'Auschwitz, il a demandé à un vieillard s'il avait connu la famille de sa femme. L'homme lui a répondu : « Non, mais Dieu merci, Hitler a fait une bonne chose, débarrasser la Pologne des Juifs ». Des années après la guerre, la peur a suivi mon père. Il a toujours pensé que le racisme pouvait redevenir aussi violent que pendant la guerre.

Les passages en italique sont extraits du livre d'Annette Muller, La Petite Fille du Vel' d'Hiv', paru aux Éditions Denoël en 1991.

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