Le bombardement de Vimoutiers

Gérard Roger a écrit un remarquable récit du bombardement de Vimoutiers :

“Mercredi 14 juin 1944, 7 h 50 du matin : Vimoutiers s'éveille à peine. À l'église Notre-Dame, M. le Curé qui célèbre sa messe quotidienne s'apprête à donner la communion aux fidèles.

M. Robion, secrétaire de mairie, s'est levé de bon matin afin d'aller travailler à son jardin, aux clos Tords.

Le temps est splendide. Des forteresses volantes passent dans le ciel de Vimoutiers.

M. Tomassin, garagiste, va chercher ses jumelles afin de mieux les voir. C'est alors qu'au-dessous des forteresses apparaissent 36 gros bombardiers, rayés de bandes noires et blanches. Ils passent lentement.

Un habitant de la Bergerie, descendant au centre-ville, voit les avions survoler la ville, s'éloigner puis faire demi-tour, ils reviennent.

Laissons à présent le docteur Boullard nous faire le poignant récit de ce bombardement : “ils passent... puis reviennent. Et soudain, une rafale d'une soixantaine de bombes écrase le centre de l'humble cité. Cris de douleur, cris d'épouvante, cris de terreur se mêlent aux fracas des chutes.

Pierres, briques, ardoises, tuiles, verres, poutres projetés en l'air retombent en pluie et jonchent le sol. Des moribonds râlent à terre, des blessés se sauvent. Des malheureux, ensevelis sous leur maison, appellent désespérément.

Les avions reviennent et lâchent une nouvelle rafale. Une épaisse poussière couvre la ville, obscurcit l'air, empêchent de suivre les oiseaux de mort. Dans cette demi-obscurité, c'est la course affolée d'un troupeau humain.

Il est surpris par une troisième rafale puis une quatrième et une cinquième. Le drame dure vingt minutes, vingt longues minutes... Devant nos yeux disparaissent des hommes : cette femme se sauve en courant sur son moignon sanglant, celui-là heurte du pied une cervelle humaine, cet enfant en serrant son bras qui ne tient plus à son corps, une femme court le torse nu et les cris, des cris déchirants, s'élèvent de la cité. À chaque rafale, des flammes jaillissent des maisons qui crépitent.

L'incendie gagne des pâtés de maisons ; les ensevelis entendent les flammes, sentent la chaleur et certains brûleront vifs. L'eau fait irruption hors de ses conduites éventrées. Des maisons soulevées retombent en morceaux. Le sol est un chaos. Vingt minutes et Vimoutiers est détruit ; deux cents Français sont morts.”

Les premières bombes sont tombées sur les Ets Anée. Mlle G. Petit est à sa fenêtre ; la déflagration la plaque au sol. Remise de ses émotions, elle sort immédiatement de son domicile et se rend sur les lieux pour porter secours aux victimes. La rue du Perré n'est plus qu'une suite de trous énormes. Mme Anée a été tuée dans sa maison. Alors que les bombes tombent encore, les premiers secours s'organisent.

M. Robion est bien vite rentré à la mairie, où il commence l'évacuation des archives qui seront ensuite acheminées vers le domicile du docteur Dentu mais toute la période de l'état-civil antérieure à 1800 ne sera pas retrouvée.

La population, surprise par le cataclysme, ne sait que faire. Où fuir ? M. Tomassin restera pendant toute la durée du bombardement derrière sa pompe à essence. Il sera épargné par miracle. Une personne qui a tout perdu, se tient au milieu d'une rue répétant sans cesse : “Et dire que je n'ai pas un sou pour manger ce midi !”

M. Sumsi, responsable de la Défense passive, le visage gris et blanc à la fois, crie à qui veut bien l'entendre : “Attention, ils vont revenir, ils reviennent toujours !”

Rue du Pont-Vautier, les habitants viennent s'agglutiner autour du grand marronnier. Il n'y aura aucun survivant. Sur les promenades, les enfants d'une colonie de vacances sont tués alors qu'ils essayaient de s'enfuir.

Le docteur Boullard, matinal comme à l'habitude, est arrivé à l'hôpital vers 7 h pour ses visites ; il est à peine ressorti que l'édifice s'écroule sous les bombes.

Mlle Leviel, directrice de l'école des filles, est ce matin-là sur le chemin de l'église où elle se rend pour assister à la messe. Arrivée place Mackau, elle constate qu'elle a un peu de retard - il était 7 h 35 - et a alors l'intention de se diriger vers la chapelle de l'hospice où la messe est célébrée un peu plus tard mais tout bien réfléchi, elle décide de tourner ses pas vers l'église Notre-Dame.

Heureux choix ! l'hospice sera entièrement détruit.” (Histoire de Vimoutiers durant la Seconde Guerre mondiale, 1976, repris par La Vie à Vimoutiers, juin 1979)

Pourquoi avoir bombardé Vimoutiers ? De nombreux habitants se sont posé la question. Cette ville de 1 900 âmes a subi les plus lourdes pertes du département. En 1949, devant le ministre de la Reconstruction, Claudius Petit, M. Gavin, maire, tire le triste bilan (sous-estimé quant au nombre de tués) :

“Vous me permettrez de vous exposer, dit M. Gavin, l'ampleur de la catastrophe qui nous atteignit le 14 juin 1944, lors de la libération de la Normandie et de la France. Quelques chiffres vous fixeront : 36 avions, 216 points de chute ; 116 tués dénombrés ; 100 blessés graves ; 300 blessés légers ; 181 maisons totalement détruites ; 195 maisons partiellement détruites ; 399 familles représentant 1 051 personnes sinistrées totales ; 69 familles représentant 252 personnes sinistrées partielles, et cela pour une population de 1 886 habitants.

Vimoutiers était coupée en deux par un bombardement américain de 20 minutes. 98 % des commerçants et artisans étaient sinistrés totaux.” (L'Orne combattante, édition d'Alençon, 21 avril 1949)

Témoignages de Gérard Roger et M. Gavin, in G. Bourdin, B. Garnier, Les Victimes civiles de l'Orne dans la bataille de Normandie, Caen, Centre de recherche d'histoire quantitative/Éditions-diffusion du Lys, 1994, p. 24-25.

Avec l'aimable autorisation du CRHQ.

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